Le plus difficile n’est par de rompre avec les êtres, mais avec les clichés - et l’amour se réduit à une série de clichés du style : nous étions faits l’un pour l’autre, nous vivrons l’un pour l’autre, nous mourrons ensemble… auxquels nous feignons de croire pour ancrer notre conviction qu’elle est la seule, l’unique…et que nous ne perdons pas notre temps avec une sotte dont le seul attrait réel consiste à attiser notre désir. Et puis, nous savons d’instinct qu’il n’y a rien de tel que ces scénarios gluants de sentimentalité pour nous attacher de pauvres petits coeurs frémissants. Mais les clichés ont la vie dure ; ils viennent à bout de tout, y compris de notre cynisme. L’eau de rose se transforme peu à peu en un bain d’acide. Sans doute est-ce ce qui rend si douloureux toute rupture : notre coeur, nos entrailles, notre cerveau sont rongés par nos mensonges ; le mystificateur est victime de ses mystifications. Ce n’est pas telle ou telle jeune fille qui nous séduit, ce sont des clichés qui nous ensorcellent. On croyait jouer avec les sentiments, mais ce sont les sentiments qui se sont joués de nous. Ne reste plus alors qu’à abdiquer ou à tuer. Mais comme nous avons appris à nous accomoder de tout, y compris du pire, et que nous répugnons aux solutions extrêmes, nous persévérons dans cette quête vaine d’un imaginaire érotique que nous croyons peuplé de délicieuses créatures, alors que seule y subsiste notre monstrueuse poupée intérieure qui réclame sa ration quotidienne de clichés.
Roland JACCARD, Topologie du pessimisme